Les entrepreneurs de l’ombre

LHomme-INvisible

Ce sont parfois ces rencontres éphémères qui marquent au fer blanc nos esprits. Dans mon cas, c’est au cours d’un voyage dans la péninsule du Yucatan au Mexique que mon chemin a successivement croisé celui de 3 personnes singulières dont les histoires sont entrées en résonance, comme pour révéler peu à peu leur vérité cachée.

Laissez-moi vous les présenter.

Commençons par Yamé. Yamé est l’un des nombreux guides officiels du fameux site Maya de Chichen Itza. Il se décrit fièrement comme un descendant direct des Mayas dont il parle l’une des langues – le maya yucatèque – au même titre que 750 000 personnes vivant dans la péninsule. Il nous retrace brièvement l’histoire de sa famille et celle du peuple Maya, nous explique comment sa femme et lui cherchent par tous les moyens à inculquer cette culture à leur fils unique de 10 ans. Ce n’est donc déjà pas un banal guide qui nous fait visiter le site, mais un véritable Maya qui nous parle de ses ancêtres ! Pari rempli : notre attention est à son comble. Mais le meilleur est à venir. Au fur et à mesure que nous avançons dans la visite et dans ses explications, nous avons l’étrange impression que l’histoire des Mayas et de ce site l’habitait autant qu’elle l’animait. La flamme de la passion brûle dans ses yeux et il s’arrête souvent de marcher pour nous conter une nouvelle anecdote de la vie des Mayas ou de la sienne. Il nous raconte ainsi qu’il passe tout son temps libre à explorer de nouvelles cachettes du site avec son fils, la nuit ou le matin à la levée du soleil avant l’ouverture du site. Il nous montre les photos non officielles qu’il a prises de l’intérieur des chambres dont l’accès est normalement interdit. Dès qu’il met assez d’argent de côté, Yamé investit dans sa petite entreprise individuelle. Il a ainsi acheté un ipad flambant neuf sur lequel il nous montre ses photos. Cela vous semble peu de choses, mais dans une région où le salaire moyen est de 400 €/mois, cela représente un vrai sacrifice. Il a aussi réussi à dénicher une balle en caoutchouc du type de celle que les Mayas utilisait à l’époque pour jouer à la pelote rituelle. Cette balle bien encombrante pèse plus de 3 kg mais cela ne l’a pas empêché de la porter pendant toute la visite qui dure 3 heures pour pouvoir la sortir de sa sacoche le moment venu. Il connait bien sûr tous les autres guides, vendeurs de souvenirs et gardiens qu’il prend le soin de saluer un à un, comme le dernier gardien sacré de ce site, qui doit l’hospitalité à tous ses invités. Yamé incarne et incarnera toujours pour moi le site de Chichen Itza. Pourquoi ? Car il respire et vit par ce lieu.

Mais avant d’aller plus loin, laissez-moi vous parler maintenant de Magalie, ou plutôt Maga comme tout le monde l’appelle. Maga est une jeune femme d’une trentaine d’années d’origine argentine. Elle a élu temporairement domicile dans la lagune de Bacalar, après avoir sillonné le monde. Elle parlait alors à peine le français, langue qu’elle avait apprise au cours d’un court passage en Belgique, mais cela ne l’a pas empêché d’aussitôt accepter le poste qu’un ami lui proposait à son arrivée : devenir guide francophone dans un tour de la lagune en bateau. C’est précisément à bord de ce bateau que l’on fait sa rencontre, impressionnés par la connaissance qu’elle a accumulée un peu plus de 4 mois seulement après son arrivée. A la fin de notre tour, Maga nous demande si nous pouvons la raccompagner en ville car, le soir, elle chante dans un bar et a besoin de s’entraîner avec son groupe. Elle nous invite à venir la voir, ce qu’on accepte sur le champ ! Lorsque nous arrivons, nous la voyons affairée, parlant à une petite bande de personnes qui la suivent assidûment partout. Elle nous voit enfin et nous propose de trinquer à nos retrouvailles au Mezcal, alcool local issu de la distillation de l’agave. C’est alors qu’elle commence, d’abord hésitante, à nous parler de « son vrai projet ». En effet, depuis 2 mois, elle s’était décidée à poser enfin ses bagages pour quelques temps, car elle avait envie de créer quelque chose par elle-même. Alors elle avait trouvé un petit espace abandonné accolé au bar où nous nous trouvions. « Mais le mieux c’est que je vous montre ». Alors nous la suivons dans cet étonnant endroit où se trouve une petite construction en bois avec un toit de paille. A l’intérieur, un bar, des hamacs, des fauteuils, des tables fabriqués à partir de troncs d’arbre et 6 tentes installées les unes à côté des autres, le tout décoré avec un certain goût. Elle nous raconte que cet endroit était à moitié détruit, que le propriétaire du bar avait accepté de le lui prêter gracieusement. Elle avait alors mobilisé une armée de volontaires pour reconstruire le toit, retaper le bar et transformer le tout en une auberge de jeunesse. Au bout de 2 mois, la cabane était méconnaissable, mais elle avait besoin d’argent pour payer les différents travaux restant à faire, acheter les lits, décorer les chambres. Alors elle avait décidé d’y installer des tentes et de les louer pour la nuit, en se faisant connaître sur TripAdvisor. La nuit dernière, elle a accueilli ses 6 premiers hôtes qui sont repartis ravis. C’est sa première réussite ! Mais elle ne veut pas en rester là et nous raconte aussitôt tous les projets qu’elle a. Alors qu’on la quitte pour repartir nous asseoir à notre table, nous avons la sensation d’avoir assisté à un tour de magie auquel nous n’avons rien compris. Comment cette jeune femme, qui cumulait déjà 2 emplois, avait-elle réussi en un temps aussi court à monter ce projet ?

Mais laissons un instant Maga car c’est au tour d’Alejandro à présent ! Alejandro est lui-aussi guide en bateau. Il fait visiter les petites îles inhabitées au large d’Isla Holbox, dans le nord-est de la péninsule du Yucatan. Son secret, c’est à la fin de notre matinée en bateau qu’il nous le livre lorsqu’on lui demande comment il a appris l’anglais. Il nous raconte qu’il est né ici et qu’il ne connaissait rien d’autre que les environs, alors il a voulu devenir guide. Mais ne parlant qu’espagnol, personne ne voulait l’embaucher. Alors il a brûlé tout l’argent qu’il a mis de côté pour prendre des cours particuliers d’anglais avec un professeur. Il s’est entraîné sans relâche, jusqu’au jour où un employeur lui a fait confiance et l’a embauché comme guide sur l’un de ses bateaux. Cela fait maintenant 10 ans et, à force de pratique, Alejandro parle un anglais impeccable. A tel point que plusieurs autres sociétés ont proposé de le débaucher. Mais non, il est toujours resté fidèle à ce premier homme qui lui a tendu la main quand personne d’autre ne lui faisait confiance. Maintenant, il veut aller plus loin et met de côté depuis 2 ans chaque peso qu’il gagne pour avoir un jour son propre bateau et organiser des sorties de pêche pour faire découvrir aux touristes la faune aquatique et les oiseaux. Il a déjà réussi à constituer presque tout le bateau par petits morceaux, avec le coup de main de tous ses amis qui l’ont aidé à l’assembler. Il ne lui reste plus qu’à acheter un moteur, le plus onéreux. Mais il y est presque ! En nous disant cela, nous voyons son visage s’éclairer comme s’il se voyait déjà dessus. En le quittant, je ne peux m’empêcher d’éprouver une profonde admiration pour cet homme qui s’est attelé toute sa vie à accomplir un rêve au départ si lointain.

Quel est le point commun entre ces 3 histoires simples ? Elles en disent long sur ce que veut dire concrétiser un projet de vie. Elles nous parlent en somme d’entrepreneuriat, mais de toute autre nature que celui enseigné dans nos prestigieuses écoles de commerce et d’ingénieur, loin des médias, des levées de fonds et des incubateurs. Il résume pour autant l’essence même de ce que le mot ENTREPRENDRE signifie. Ce n’est en effet pas d’un projet professionnel que ces hommes et femmes sont devenus entrepreneurs, mais de leur vie. Chacun incarne à leur manière les 3 dimensions clés de l’entrepreneur : Yamé représente la passion de l’homme qui ne fait plus qu’un avec son projet. Maga représente le culot de celle qui ose, même lorsqu’elle n’a rien et qu’elle aurait pu trouver toutes les excuses de ne pas se sentir à la hauteur de la tâche. Alejandro enfin représente la persévérance de celui qui a un rêve fou, que rien ni personne ne peut altérer.

Mais ces histoires illustrent aussi d’autres qualités fondamentales de tout entrepreneur, qui transpirent de chacun d’entre eux :

Ne pas avoir peur de commencer petit (le fameux « start small »), même très petit : on peut construire un projet ambitieux à partir d’une histoire de famille, d’une cabane détruite ou d’un cours d’anglais !

Savoir transformer les contraintes en opportunités, à l’image de Maga qui a installé des tentes car elle n’avait pas assez de budget pour finir les travaux. Qui sait, ce concept de tente sera peut-être tellement original qu’elle décidera de le conserver ?

Avoir une ambition forte, dans le bon sens du terme bien sûr. Ne pas s’interdire de rêver grand, même si on ne sait pas trop comment on y arrivera au début.

Savoir mobiliser toutes les forces vives, en commençant par son entourage, grâce à une vision porteuse de sens, un projet qui résonne pour les autres.

Bref, ces histoires nous donnent une belle leçon d’humilité, et une belle leçon de vie. Elles nous montrent aussi quel état d’esprit nous devons cultiver dans nos organisations. Je vous souhaite pour cette nouvelle année 2018 d’aider vos collaborateurs (et de vous aider !) à réaliser vos rêves et à devenir des Yamé, des Maga et des Alejandro !

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